Cully Jazz Festival 2026 | Entre héritage et vertige du présent

Deux concerts, une même soirée, deux générations du jazz américain. Et une question qui reste en suspens : où en est-on, exactement ?

Au Cully Jazz Festival 2026, certaines soirées ne se contentent pas d’aligner des concerts : elles racontent quelque chose de plus large. En l’espace d’une heure et quelque, le contraste semble évident entre des figures installées du jazz américain – Craig Taborn, Chris Potter, Reid Anderson et Dave King – et une proposition plus récente, plus hybride, portée par Theo Croker. Et pourtant, une sensation commune : celle d’une forme de fatigue, de relâchement, comme si, des deux côtés, quelque chose ne se jouait pas tout à fait à son maximum.

Je commence par le concert de Craig Taborn, Chris Potter, Reid Anderson et Dave King, sous le Chapiteau, autour d’un répertoire marqué par l’héritage de Keith Jarrett. La maîtrise est indéniable. Potter déroule ses phrases avec une précision redoutable, Taborn maintient un équilibre subtil entre structure et liberté. Mais dans les moments plus calmes – ballades, solos – quelque chose se dérobe. Le bruit extérieur n’aide pas, et le public, respectueux, applaudit légèrement en décalage, sans jamais atteindre un véritable sommet. On est face à des musiciens qui n’ont plus rien à prouver, et ça se sent… dans le bon sens comme dans l’autre. L’émotion reste à distance, sauf peut-être dans les interventions de Dave King, qui, lui, parvient à réveiller quelque chose de plus instinctif.

Je passe ensuite au Next Step pour les trente dernières minutes de Theo Croker. Changement de planète. « Thank you for coming on our spaceship », lance-t-il. Lumières basses – parfois trop – samples, loop machines, textures électro : on entre dans une esthétique contemporaine, fragmentée. La musique oscille entre intensité et suspension. Mais là aussi, quelque chose échappe. La mélodie se dissout parfois dans une accumulation de couches sonores. Le pianiste, Tyler Bullock, remarquable, maintient un fil entre les deux, tenant à la fois la structure et la pulsation. Croker, lui, chante, scatte avec le public – mais la démarche semble parfois un peu forcée, presque trop consciente d’elle-même.

Dans ces deux concerts, une même sensation persiste : celle d’un équilibre fragile. Trop de sons, trop d’informations, trop de musique en continu. Et dans ce paysage, une difficulté croissante à faire émerger une ligne claire. Comme si cette instabilité – musicale, mais aussi plus largement sociale – se reflétait sur scène. Et alors, face à un monde saturé de stimuli, il ne reste plus que deux options : le silence… ou le rythme. C’est lui qui ramène au corps, qui donne une direction quand tout devient flou. Car le corps, souvent, comprend avant l’oreille.

Et le Cully, c’est peut-être ça qu’il offre. Le silence des vignes du Lavaux et le rythme des vagues du lac. Entre les caveaux, le public se relâche, se perd entre le Chapiteau, le Next Step ou le Temple… pour mieux se retrouver ensuite dans les ruelles du village, sous un ciel étoilé, verre à la main, face aux montagnes immuables.

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