Armand Rassenfosse, “Baudelaire et sa muse” (1920)

Traditionnellement, une muse est la source principale d’inspiration du poète. Regardez comme celle-ci nous regarde, endormie, elle semble si proche et si loin de lui.

Dans la mythologie grecque, les muses sont filles de Zeus, dieu des dieux à la libido sans cesse grandissante, et de Mnémosyne, fille du ciel et de la terre, ayant nommé chaque chose elle nous a offert l’expression. Elles sont parfois trois, voire quatre, même neuf. Parfois, un poète a une muse principale, inspirée et inspirante, elle donne sens et vie à tous ses mots, ce ne sont plus de simples signes inscrit sur un médium quelconque.

Elle n’est point avare : la corne d’abondance expressive qu’elle représente donne la force et la technique pour écrire sincèrement et avec plaisir, pas seulement ce qui la concerne directement, mais sur tout ce qui peut exister.

L’on voit ici une femme nue, couchée sur une petite pile de livres. Elle n’a pas besoin de les lire, c’est son nom que ceux-ci murmurent, c’est elle qui leurs donne tout leur poids.

Que se passe-t-il lorsque sa muse l’abandonne ?

C’est le néant, le poète tombe dans les limbes de la tristesse, plus rien ne peut le consoler. Il peut sourire, il peut même être heureux, mais il n’est plus le même, il n’est plus poète. N’est-ce pas ce que son regard affirme?

Il côtoyait le soleil et ses fils, sans elle, il tombe plus bas que la bassesse, il finit à genoux, que dis-je, il rampe. Il rampe tel un serpent auquel on a arraché les pattes auparavant, il saigne de partout, il vomit la vie et ne boit plus que ses larmes amères.

Il rampe, il rampe, il grince, il n’est plus rien à ses propres yeux, malheureusement, la réalité le rattrape et il est toujours quelque chose. Quelque chose qui vit, quelque chose qui respire, quelque chose qui se meurt, et comme tout le monde, il ne peut être quelqu’un d’autre que lui-même.

Il n’écrit plus. Il note des symboles et des lettres sans sens, des brouillons bizarres naissent d’un brouillard, on le comprend mais lui ne comprend plus rien. Il n’est plus poète rappelez-vous.

Faute de moyen, par le plus grand dépit, il se tourne vers sa peine. Un bon poète est un poète malheureux ou à demi-heureux dit-on. Trahison ! Quel odieux mensonge ! La tristesse n’est pas une muse, simplement un refuge, une fuite ! Jamais celle-ci ne se transforme en muse réelle, tout au plus elle en prend la charmante apparence.

Le lecteur se change en assassin. Il affirme au poète que ses textes sont beaux et sonores, sensés, vrais. Il l’enferme définitivement dans sa prison, ce lieu infâme où le silence n’est que mutisme vide.

Et le poète continue à ramper, il rampe, il se nourrit de cadavres trouvés ici et là, il se nettoie dans la boue de l’ignorance, il cherche des cavernes où cacher son cœur décomposé jusqu’à ce qu’une autre le réveille.

– Igor Rodrigues Ramos

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